Après s’être essayé, avec plus ou moins de brio, à différents genres cinématographiques, notamment le cinéma asiatique de ses origines (Garçon d’Honneur, 1993 et déjà Ours d’or à Berlin !), le drame romantique costumé (Raison et Sentiments adapté du roman de Jane Austen, nouvel Ours d’or), la satyre de la famille américaine (The Ice Storm, un régal !), le film asiatico-fantastique d’arts martiaux (Tigre et Dragon, inclassable et fortement récompensé) ou encore le film de super héros (Hulk, grosse erreur dans sa filmographie), le Taiwanais Ang Lee s’attaque au western et revisite le genre en une touchante fresque amoureuse et homosexuelle traversant deux décennies (des années 60 à 80).
Le fait d’avoir choisi un sujet controversé (l’homosexualité tabou de cette époque, encore d’actualité), est peut-être contesté par certains conservateurs revendiquant leur virilité à tout prix, mais l’on ne peut reprocher à Ang Lee la sobriété avec laquelle il traite ce thème grâce à une mise en scène éloquente et efficace.
Au delà de l’homosexualité, le film aborde les thèmes de la passion amoureuse (et il rejoint en cela Raison et Sentiments), de l’amour impossible et refoulé, du « qu’en dira-t-on ? », mais surtout de la pudeur, grande et touchante, qui habite tout le film ainsi que ses personnages.
Car tout, ou presque, est implicite et pudique dans Brokeback Mountain :
- les dialogues, finalement peu nombreux ou bredouillés dans la « barbe » de l’Australien Heath Ledger, deviennent inutiles et sont souvent remplacés par le poids des silences, les regards chargés de sentiments ou par la richesse des paysages canadiens (ressemblant à ceux du Texas et du Montana où le film est censé se dérouler).
- les sentiments, jamais dévoilés au grand jour, trop souvent refoulés mais pourtant si présents, transpirent des deux jeunes hommes.
- les scènes d’amour, hormis la première, se devinent mais ne sont pas montrées.
- mais également la douleur contenue des personnages, leur renoncement à un bonheur qui fut un temps possible.
Jake Gyllenhaal et Heath Ledger interprètent avec brio, mais sans pathos, Jack Twist et Ennis Del Mar, les deux cow boys gays. Leur jeu est sobre et touchant, jamais mielleux ni mièvre. La dureté de Ennis, sa lucidité face à une vie souvent dure envers lui, se confronte à la faiblesse de Jack, son besoin d’affection et d’amour au grand jour en dépit des conventions. Et même si la filmographie respective de ces deux acteurs était jusqu’ici parfois douteuse (le Jour d’Après pour Gyllenhaal et The Patriot pour Hedger, deux films de Roland Emmerich, mais il faut bien commencer…), ils endossent magistralement un rôle peu évident qui risque de leur coller à la peau quelques temps et dans lequel nombre d’acteurs ont refusé de se mouiller !
Ennis et Jack sont constamment partagés entre la tendresse et la force. C’est entre autres sur cette dualité que repose le film. La tendresse qu’ils ressentent l’un pour l’autre, mais aussi la force qui leur est nécessaire pour continuer de mener leur vie de « façade » loin l’un de l’autre à cause des conventions, pour contenir un amour le temps d’une vie.
Larry McMurtry, le scénariste qui a adapté Brokeback Mountain d’après une nouvelle de la Canadienne Annie Proulx, illustre parfaitement la nécessité de cette force intérieure :
« Il faut de la force, l’amour, ce n’est pas facile. Ce n’est pas facile si on le trouve, ce n’est pas facile si on ne le trouve pas. Ce n’est pas facile si on le trouve mais que ça ne marche pas. Ca dit simplement que les forts survivent, mais que tout le monde n’est pas fort. »
En résumé, un film beau, fort et intelligent qui a su éviter le piège américain du pathos, porté par deux acteurs prometteurs, un film sur l’amour tragique et le désespoir, comme on les aime (ou plutôt comme je les aime !).
Une autre vision de l’Amérique, rurale et discrète, fragile et pleine de doutes…Et ça, ça fait du bien !
Vous l’aurez compris : mon coup de cœur de ce début d’année.